Ralph GOINGS et l’hyperréalisme

Diner ralph-goings 1990

Blue diner with figures, 1981.Huile sur toile, 48x64cm.

Figure incontournable du sharp  focus réalism, le Californien Ralph Goings poursuit inlassablement depuis quatre décennies une même peinture  que les commentateurs, mais aussi l’artiste lui-même,  s’accordent à qualifier d’hyperréaliste. Le sujet de son œuvre se résume finalement à l’expression la plus emblématique de cette Amérique de l’urbanité et de l’automobile: le diner. Thème quasi unique qui se décline en effet, sur d’innombrables variations. Ce sont des extérieurs inondés de soleil, avec un parking où trône  une voiture ou un truck, sur fonds de devantures standardisées(fig.1).

Blue chip truck 1969

Fig.1

Ce sont aussi des intérieurs avec ces longs comptoirs chromés sur lesquels s’accoudent les clients, juchés sur les bar stools, et ces tables en formica bien alignées, encadrées de banquettes capitonnées.Mais ces restaurants font aussi l’objet d’innombrables gros plans d’accessoires de table et d’assaisonnement- le dressing- pris isolément et constituant de ce fait de véritables natures mortes (fig.2).

Ralph_Goings-Still_Life_with_Red_Mat

Fig.2

Peinture virtuose d’un paysage urbain qui souscrit pleinement à  la banalité du quotidien et dont le principe directeur, à savoir le respect absolu de la réalité visuelle, entérine cette conception multiséculaire de l’art, comme étant le fidèle reflet du monde sensible. On retrouve le vieux mythe jamais inassouvi de l’image vectrice de l’illusion, comme ce rideau qu’Apelle avait peint avec tant de vérité pour abuser de la clairvoyance de son rival Zeuxis. Et je reste intimement persuadé qu’au moment de découvrir La Vierge du chancelier Rolin (1), les contemporains de Van Eyck, moins soucieux de spéculations théologiques ou de références iconographiques, qu’ils considéraient alors comme une langue vivante indissociable de leur culture ambiante, éprouvaient quelque peine à retenir un orgueil bien légitime devant ce Flamand capable de ressusciter sous le pinceau, l’individualité minutieuse des êtres et des choses.

Mais, avec Ralph Goings, de quelle réalité s’agit-il ? D’une hyper réalité, le XXe siècle conservant décidément le monopole des superlatifs, qui s’appuie non plus sur nos facultés, incapables d’appréhender la complexité du monde sensible, (liquidant de ce fait les théories des philosophes sensualistes anglais), mais sur l’utilisation systématique de la photographie, qui, en annulant les faiblesses de nos perceptions oculaires, prétend offrir, littéralement, l’objectivité. Peinture exacte, lissée par la technique de l’aérographe, qui affiche la neutralité parce que, dans l’esprit de son auteur, l’objectivité, c’est forcement la démission du sentiment, de l’émotion, plus largement, du pathos. Nettoyage par le vide que le pop art, Warhol en tête, avait bruyamment imposé, au grand dam des expressionnistes abstraits, au début des années soixante et que l’hyperréalisme reprend à son compte, l’ineptie du propos (pause dans un diner, voiture stationnant dans un drive-in etc.) n’ayant rien d’autre à montrer que le propos lui-même.

Sauf qu’en peinture, l’objectivité ou la neutralité, c’est une chimère, et l’hyperréalisme, une contradiction dans les termes. On aurait bien du mal, en effet, à accorder au mouvement une justification de sa propre singularité : pourquoi  reconnait-on si aisément les tableaux de Robert Cottingham (American Carl’s 1975, fig.3)  ou de Richard Mc Lean, deux adeptes fameux de l’hyperréalisme ?

Robert Cottingham 1975

Fig.3

S’ils prétendent à l’objectivité absolue, pourquoi ne se fondent-ils pas alors dans l’œuvre de Ralph Goings pour ne faire qu’une seule et même entreprise ? Parce ce que le style rattrape toujours son homme, quelque soit le courant auquel il adhère. Pas d’hyperréalisme absolu donc (ritournelle de la vieille chimère !), mais des hyperréalismes individualisés. La marque de l’artiste  s’inscrit d’elle-même, ne serait-ce que dans le cadrage : quelle photo choisir ? Pourquoi couper ici l’enseigne d’un magasin pour ne garder que trois lettres, etc. En vérité, à chaque toile, qui répète soigneusement la précédente, le peintre, en revendiquant le ton désengagé du clinicien se heurte à lui-même. Et cette vérité qui échappe à son démiurge revêt naturellement bien plus d’intérêt que l’hyperréalisme en tant que produit fini. Sans insister sur la réappropriation au demeurant très étroite de la photographie – la qualité première de celle-ci se résumerait donc à la précision ? – c’est la répétition quasi obsessionnelle (« four decades of réalism » comme l’indique avec une fierté un peu naïve le site officiel de l’auteur,2) de thèmes archétypaux qui  finit par générer chez l’observateur un étrange sentiment de mélancolie où  le vide le dispute à l’attente.

Mc Donald pik up 41x41 1970

Mc Donald pick up, 1970.Huile sur toile, 41x41cm.

Notes

1.1434, Paris, Musée du Louvre.
2. http://www.ralphlgoings.com/

Comments
3 Responses to “Ralph GOINGS et l’hyperréalisme”
  1. Constance dit :

    La réalité est elle si difficile à reproduire pour que ces peintres possèdent chacun leur propre vision, une vision différente qui n’est jamais l’unique, la véritable ? C’est que tous sont prisonniers de leur style, peignent une même Amérique différemment et le veulent bien… En effet, quel intérêt de peindre de manière semblable les mêmes thèmes que son voisin ? L’hyperréalisme n’est donc qu’une étiquette pour le peintre avec un but apparent qui ne se concrétise jamais absolument tant sur le plan technique que sur celui psychologique : l’artiste ne désire pas s’oublier dans la réalité qu’il crée. Mais malgré ces limites, le résultat est étonnant de précision et tout à fait intéressant à analyser comme tu viens de le faire dans ton très bon article ; je ne connaissais pas Goings et ses fameuses « natures mortes » comme tu les appelles, m’ont ravie. Quel modèle pour dessiner des détails de la vie quotidienne ! C’est dommage – c’est malheureusement le cas pour beaucoup d’artistes – qu’il ait simplifié son style à partir des années 2000…

  2. delapeinture dit :

    « L’artiste ne désire pas s’oublier dans la réalité qu’il crée »:belle formule, Constance, pour exprimer cette question essentielle de l’art,en tant que miroir de l’artiste, par le truchement de la réalité du monde sensible.Les philosophes anglais, Hume et Locke en particulier, ont certes apporté des réponses décisives au sujet de la perception, mais pour les représentants de l’hyperréalime, la quête d’une perception objective, s’appuie sur un postulat finalement assez désarmant:celui du sujet , agent supposé infaillible de la neutralité de l’objet.Merci pour ce commentaire,ma chère Constance!

  3. Stephane dit :

    Ce tableau est classifié comme hyperréaliste;il met en jeu la réalité physique ( un bar, deux clients,un instant de la journée ) et sa représentation quasi-photographique.Ce qui pourrait être le produit d’un dogme pictural, comme le réalisme soviétique toujours en vigueur en 1981.Mais on peut aussi voir dans cette oeuvre, que je découvre, un essai de vraisemblance, de détournement du réel banal pour en donner un sens.Sur un modèle de l’ American-way-of-life se superposent un autre modèle ,que je laisse à votre appréciation: un nouveau lieu de religiosité pour américain middle-class.L’ omniprésence des reflets et la lumière aveuglante extérieure peuvent rapeller les vanités flamandes et les jeux de lumière baroques;le mobilier : les « boxes » semblent des stalles, le zinc un autel sur lequel deux officiants courbés semblent attendre , qui ? Un étrange absent , le barman, rarement absent dans la réalité,mais dont les notes ,post-it, sont placées bien haut, un peu trop, pour que quiconque puisse en lire le contenu.Dans un snack-bar,attend-on Dieu , comme on attendait Godot, sans pouvoir en lire le message, dans une Amérique toujours écartelée entre un matérialisme consumériste et une mystique chrétienne teintée de puritanisme.

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